Textes et articles

Haïti, 2010

Le vendredi, 15 janvier 2010. dans Textes et articles

En hommage à Georges Anglade et son épouse
morts à Port-au-Prince ce 13 janvier 2010.


Je pars pour un voyage que nous ne ferons pas

Dans l’entrée ma valise humait le vent du large

En elle bien rangés linge, cadeaux et livres

Écoutaient sagement les pulsations du cœur

Qui partait vous rejoindre

     Et vous nous attendiez

Comme la nappe sans un pli attend la fête

Où tinteront les verres de nos aînés rieurs

    Mais la terre a tremblé

La terre s’est ouverte, des cisailles d’acier

Ont libéré le tigre qui dormait sous la roche

Son grognement de fauve a réveillé vos peurs

En soixante secondes le temps s’est effondré

Dans le fracas de l’ombre

Sa ruée de malheurs

Vos maisons dévastées

                                    En soixante secondes

Sa huée de douleurs

           Vos proches démembrés

La terre qui vous mange comme on mange la terre

 

Sous nos yeux sidérés des femmes et des enfants

Implorent le secours

Anéanti

On meurt à Port-au-Prince et l’on pleure à Paris

 

Port-au-Prince, treize janvier de l’an de casse

Deux mille dix

Pétionville, Cité-Soleil, Champ-de-Mars où les tap-taps sont détruits

Delmas, nuit d’effroi, dans l’entre chien et loup

Des morts et de la vie

 

Quand les ondes s’emparent de la transe vaudou

Votre île sous le vent promise à la déroute

Dans la baie de Jacmel où lézarde la route

D’une amitié conquise sur les terres arables

La maison du poète dévale à grand fracas

La pente du désastre

Et je suis là, valise en main

De l’autre côté de la mer, dans l’incendie des dépêches

Parti pour un voyage que je ne ferai pas

 

Sous la toile, d’autres que moi fouillent déjà

Les décombres de l’info

Émmelie, où êtes-vous, Gary et Marinio ?

 

Longues heures d’angoisse

Tellurique

Des gravats du silence nous retirons des noms

 - Lolo, James et Dany, Kettly, Lyonel et Frank -

Comme des nourrissons soudain sauvés des eaux

Quand tant d’autres se noient aux portes de la terre

 

Mais nous sommes si loin

 

Dans le Bas-Peu de Choses de l’entraide

Par les rues dévastées de la compassion

Désarmés, incertains

Inaptes à soulager vos peines

Nous supplions les dieux de vous garder en vie

 

Nous implorons le vautour du malheur

D’interrompre son vol de colline en colline

 

Notre mère, bogue terrestre, viens reprendre l’enfant

Jeté sans retenue sur le parvis du monde

Concède-lui le temps de la douceur humaine

Le temps de l’eau, du pain et des fruits pour chacun

 

Mère terrestre, toi qui connais la lente érosion des jours par la nuit

Ne nous bouscule pas

 

Laisse nous rêver des séismes de la tendresse

Et fais monter le chant de mansuétude

Au plus haut de l’échelle trémière

Pour que naisse l’espoir de ton ventre meurtri.

Bruno DOUCEY